Créer votre temple pour valider une idée de webnovel (2-2)
Dans la première partie de cet article, on a vu comment préparer le terrain en clarifiant son idée grâce à un processus simple en trois étapes : identifier ce qui vous touche vraiment, laisser votre imagination explorer librement et trier vos idées pour ne garder que les plus solides. Nous avons également abordé l’importance de l’obsession comme fondation indispensable pour mener un projet d’écriture jusqu’au bout, et comment cette lucidité permet d’éviter de s’engager dans une histoire vouée à l’abandon.
Ici, on va voir comment transformer cette idée désormais solide en un véritable projet structuré grâce aux quatre piliers et au toit du temple, ceux qui garantissent qu’une histoire peut tenir sur la durée sans s’effondrer.
Pilier n°1 : le moteur thématique
Nous parlons ici surtout aux personnes qui cherchent à produire des web novels de plus de cent chapitres, même si ceux dont l’ambition est différente y trouveront aussi leur compte.
Le premier pilier est un concept inventé : le « moteur thématique ». Les histoires longues ne tiennent pas sur une simple suite d’actions. On peut repérer un motif récurrent dans la majorité des fictions :
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Un personnage ou un groupe subit, consciemment ou non, une existence par défaut.
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Un élément le pousse à ne plus laisser les circonstances dicter sa vie (sinon, il n’y aurait pas d’histoire).
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Cette volonté entraîne une réaction en chaîne où l’auteur explore de nombreux questionnements (situationnels, philosophiques, sociologiques, psychologiques, politiques, etc.).
Le moteur thématique, c’est l’expression de ces trois points : la situation initiale, le déclencheur et le thème central. Vous aurez dès lors une histoire solide.
Prenons deux exemples populaires aux structures très différentes : One Piece et UnOrdinary.
Dans One Piece, le thème central est la liberté. Le moteur se met en route quand Luffy refuse l’existence par défaut imposée par un Gouvernement Mondial tyrannique et se lance à la conquête du titre de Roi des Pirates. À partir de là, l’auteur ne se contente pas de demander si la liberté est bonne ou mauvaise. Il utilise ce moteur pour générer des questionnements variés sur chaque île : sur le racisme et la ségrégation avec les Hommes-Poissons, sur la censure d’État et le droit d’effacer le passé, sur le poids de la lignée et la fatalité du destin. Vous ne lisez jamais deux fois la même histoire, mais chaque sous-intrigue nourrit le même moteur thématique.
Dans UnOrdinary, le moteur tourne autour de la hiérarchie et de la responsabilité associé au pouvoir. L’existence par défaut est celle de John, dans une société où les plus forts écrasent les plus faibles. Sa rébellion brise ce statu quo et débloque une matrice de questionnements profonds : les ravages du harcèlement et du stress post-traumatique, l’indifférence de l’élite, ou encore la question de savoir si l’on peut détruire une tyrannie sans devenir le monstre que l’on combattait.
En revanche, le moteur thématique ne tourne pas en rond autour d’une seule interrogation. Il fonctionne comme un prisme qui décompose votre situation initiale en dizaines de branches éthiques, sociologique, philosophiques ou politiques, offrant une matière inépuisable pour des centaines de chapitres.
Mais attention, le moteur thématique génère des questionnements, pas des réponses. Il ne dit pas ce qui est bien ou mal ; il oblige le lecteur et les personnages à confronter le thème sous des angles contradictoires. Vous êtes comme un caméraman qui observe les êtres vivants de ton histoire.
À votre tour de trouver votre moteur. Si vous y parvenez, accordez-vous un drapeau vert. Sinon, abandonnez l’idée. C’est la meilleure chose à faire.
Pilier n°2 : la boucle de problème infinie
Pour que votre histoire puisse s'étendre sur des centaines de chapitres sans s'essouffler, il vous faut un générateur d'épreuves intarissable. C'est précisément le rôle de ce deuxième pilier : transformer chaque résolution en source de nouveaux problèmes.
Deux outils peuvent nourrir cette mécanique. D'abord, la Grande Liste des Intrigues de Jeu de Rôle de S. John Ross, une boîte à outils gratuitement disponible sur internet et tiré du jeu de rôle qui recense des dizaine de conflits potentiels, des plus classiques aux plus absurdes, idéale pour pimenter votre récit à l'infini. Ensuite, le système des 36 situations dramatiques de Georges Polti, qui catalogue toutes les situations conflictuelles fondamentales que la littérature et le théâtre ont exploitées depuis l'Antiquité.
Concrètement, on peut utiliser ces ressources comme un réservoir à idées : à chaque fois que vos personnages résolvent un problème, piochez dans ce vivier pour déclencher le suivant. Si votre héros a sauvé un village, peut-être se retrouve-t-il poursuivi par les hommes du seigneur local ou doit-il résoudre une énigme pour protéger son protégé.
Le jackpot ? Quand chaque solution engendre naturellement deux ou trois nouvelles complications. Une résolution qui en appelle d'autres, dans une cascade vertigineuse. Plus les héros ont de problèmes, plus il y aura de chapitres. Voilà de quoi occupé tout le monde pendant un temps !
Mais ce qui est bien avec la boucle de problème infinie, c'est qu'on a beaucoup de liberté sur les sources d'inspiration. Nous en avons proposé deux, mais nul doute que vous trouverez vos propre moyen de faire bouger vos précieux personnages !
Ainsi, ce pilier transforme votre potentiel récit en un terrain de jeu où chaque action rebondit sur la précédente, pour créer une dynamique qui peut s'étendre bien au-delà de ce qu'on peut imaginer. C'est lui qui empêche l'intrigue de tourner en rond ou de s'épuiser prématurément, en maintenant un flux constant de défis pour vos personnages comme pour vos lecteurs.
Pilier n°3 : les règles du jeu
Votre moteur thématique tourne, votre boucle à problèmes est prête. Reste à définir le cadre : l’espace où votre histoire peut évoluer sans perdre sa cohérence. Comme pour un jeu de société, il faut des règles claires pour éviter que chaque résolution ressemble à un deus ex machina. Voilà un plan en 5 étapes pour définir ces fameuses règles :
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Commencez par poser les limites de votre univers. Quelles lois physiques, sociales ou magiques le régissent ? Que peut-on y faire, et surtout, que ne peut-on pas y faire ? Si la magie existe, définissez son coût, ses risques, ses contraintes. Ce sont souvent ces limites qui rendent les personnages ingénieux.
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Identifiez ensuite ce qui rend vos protagonistes uniques. Non pas parce qu’ils sont forcément les meilleurs, mais parce qu’ils sont les seuls à pouvoir affronter ce qui vient ou les seuls à oser par exemple. Définissez aussi leur croyance erronée. Cette conviction partiellement ou totalement biaisée qui les pousse à agir contre leurs propres intérêts, est un formidable moteur de conflit et d’évolution exploitée par les œuvres que nous connaissons tous.
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Cartographiez les forces en présence. Alliés, ennemis, factions, intérêts divergents : un écosystème dense nourrit votre boucle à problèmes. Chaque groupe a ses règles, ses objectifs, ses limites. Plus cet environnement est structuré, plus votre récit gagne en tension et en profondeur.
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Définissez enfin la victoire absolue et la défaite absolue. Ce sont les deux pôles entre lesquels votre histoire oscille. La victoire clôt l’objectif du héros ; la défaite met fin au récit. Ces bornes servent de boussole et donnent du sens à chaque étape.
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Et pour finir, ajoutez une couche de backstory : quelques événements passés qui ont façonné personnages, lieux et conflits. Pas besoin d’une encyclopédie, mais assez pour que votre monde existe avant le chapitre 1.
Une fois ces éléments clarifiés, votre histoire possède un cadre solide, une cohérence interne et un terrain où votre boucle à problèmes peut se déployer sans trahir la logique de votre univers.
Pilier n°4 : les arcs narratifs fondateurs
Préparez-vous : voici l’ingrédient magique pour écrire une histoire aussi longue que vous voulez et surtout pour pouvoir l’arrêter proprement. En appliquant ce principe, vous pourriez théoriquement pondre aussi bien un Wattpad de 12 chapitres qu’un de plus de 100 chapitres, sans vous rendre malade.
Vous souvenez-vous du troisième pilier ? Il va jouer un rôle essentiel. Comme le cycle de la vie, une histoire a un début, un milieu et une fin. Votre mission est de tenir vos lecteurs en haleine avec des arcs narratifs toujours plus surprenants. Pour valider que vous en êtes capable, vous devez avoir une vague idée des premiers arcs, ceux qui permettent aux lecteurs de savoir dans quoi ils mettent les pieds sans tout révéler. Servez-vous des premiers arcs comme d’un avant-goût de ce qui attend vos futurs fans.
Dans cet article, un arc narratif est une partie de l’histoire qui se concentre sur une « grosse épreuve » menaçant l’identité du héros s’il échoue. Par exemple, un plombier qui doit sauver une princesse kidnappée par une tortue géante doit trouver comment accéder à un château perché dans le ciel, et pour cela rassembler un certain nombre d’étoiles. La chasse aux étoiles est la grosse épreuve. Cet arc offre un cadre pour explorer vos thèmes et vivre vos scénarios de rêve. Ensuite, créez d’autres épreuves à l’intérieur de l’épreuve pour obtenir encore plus d’arcs. Une fois qu’une épreuve est surmontée, offrez un temps de respiration (les fillers) avant de lancer un nouveau problème. Ainsi, vous évitez des problèmes de cohérence structurelle et vous vous concentrez sur la partie amusante.
Nous avons une vague idée des arcs du début et du milieu. Mais comment faire pour la fin ?
Lors de la construction du troisième pilier, vous avez défini la victoire et la défaite absolues du héros, où celui-ci apporte sa propre réponse finale au moteur thématique. Ces deux issues déterminent les arcs de la fin. Quand vous estimez avoir produit suffisamment de chapitres, il ne reste plus qu’à écrire l’arc où l’issue choisie doit arriver. Et voilà, c’est terminé.
Disons qu’un arc vaut en moyenne une dizaine de chapitres (chiffre arbitraire, ne vous en inquiétez pas : un arc peut faire deux ou trente chapitres). Vous vous retrouvez avec une série : A1, A2, …, AN. Plus N est grand, plus vous avez de chapitres. Si vous voulez écourter l’histoire, il suffit de ne pas écrire tous les arcs intermédiaires et de passer subtilement à AN.
Pour clarifier et valider votre idée, racontez-vous à vous-même comment l’intrigue principale va commencer, évoluer grossièrement et se terminer, sans entrer dans les détails. Une à trois phrases suffisent. Par exemple : « Au début, C cherche D, puis à cause de cela A1, puis il continue à vivre des aventures, et à la fin il Z. » Si vous remplissez cela, vous avez tout ce qu’il faut pour offrir une belle expérience.
Le toit : la logline
Notre temple commence à avoir de l’allure. Il manque un dernier composant : le toit, c’est-à-dire la logline.
Une logline est une phrase résumant l’intrigue centrale d’une histoire en mettant en avant le protagoniste, son objectif et le conflit. Dans le monde professionnel, on l’utilise pour décrire toutes sortes de fictions, que ce soit scénario, roman, web novel, etc., pour présenter rapidement le concept à un éditeur, un lecteur ou à soi-même.
C’est votre dernière épreuve pour valider définitivement votre idée. Dès que vous avez votre logline et qu’elle vous donne toujours envie de vous lancer, c’est gagné.
Voici un modèle que vous pouvez réutiliser :
« Quand [protagoniste] — un [statut initial faible ou problématique] — découvre/obtient/est forcé d’affronter [élément déclencheur transformant], il doit [objectif principal à long terme] tout en faisant face à [antagonisme systémique ou rivalité progressive], ce qui l’entraîne dans [une progression continue] qui menace/renforce [enjeu émotionnel ou moral central]. »
N’hésitez pas à le transformer selon vos besoins. Ce n’est qu’un modèle, pas une règle stricte. À titre d’exemple, voici des loglines pour Black Clover et Jujutsu Kaisen :
Black Clover : Quand Asta — un orphelin sans magie dans un monde où elle définit tout — obtient un grimoire d’anti-magie unique qui bouleverse l’ordre établi, il doit poursuivre son rêve impossible de devenir Empereur-Mage tout en faisant face à la noblesse, aux discriminations sociales et aux menaces surnaturelles croissantes, ce qui l’entraîne, lui et son équipe, dans une ascension continue le rapprochant de son rêve mais l’exposant à des situations toujours plus périlleuses.
Jujutsu Kaisen : Quand Yuji Itadori — un lycéen ordinaire doté d’une force anormale — est forcé d’affronter le monde occulte après avoir avalé un doigt de Ryomen Sukuna, il doit apprendre l’art du jujutsu et retarder son exécution tout en faisant face à la malveillance des fléaux, aux manipulations des sorciers et à la menace interne de Sukuna, ce qui le contraint à s’engager dans des luttes qui le dépassent et où son intégrité et celle de ses proches seront constamment mises en jeu.
Et vous, quelle tête aura votre logline ? Créer la vôtre et le tour est joué : vous tenez entre les mains les fondamentaux pour une histoire digne d'être racontée !
Votre temple de validation en quelques phrases
Bâtir votre projet commence par le terrain, ces explorations préliminaires qui transforment une intuition floue en une idée exploitable. Vient ensuite la fondation, l’obsession, ce carburant indispensable qui exige un engagement total malgré les sacrifices. Sur cette base s’élèvent quatre piliers :
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le moteur thématique, qui lance le récit par la rébellion d’un personnage face à son existence par défaut
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la boucle de problème infinie, qui alimente l’intrigue en générant constamment de nouvelles épreuves
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les règles du jeu, qui cadrent les limites de votre monde et définissent les conditions de victoire ou de défaite
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les arcs fondateurs, qui structurent le rythme du récit tout en offrant la flexibilité d’ajuster le nombre de chapitres.
Enfin, la logline vient couronner le tout comme un toit protecteur, résumant votre intrigue en une phrase unique pour valider définitivement votre intuition.
Avec cela, vous êtes fin prêt à vous plonger dans la merveilleuse aventure qu’est l’écriture d’une histoire.
À très bientôt pour un prochain article !
Note de fin - un grand merci à Sololi et Sian pour leur participation dans la rédaction de ce tout premier article !